lundi 12 décembre 2011

Récit d’une prise de conscience

Une étoile filante… un après-midi d’automne, sur l’autoroute des Cantons de l’Est

Un  samedi pluvieux et gris. Il me fallait pourtant aller fermer le chalet pour l’hiver. Pour moi, c’était la dernière fois. Nous avions convenu, mon ex-mari et moi, qu’il allait garder le chalet. Je m’étais convaincue en me disant que je préfère choisir les voyages plutôt que le lac Memphrémagog. Pourtant, au volant dans la grisaille, je sens presque ce vent d’été me réchauffer ou me rafraîchir, sur la galerie grillagée. Je vois les voiliers qui donnent au lac un aspect presque balnéaire. Pas facile, pas drôle… Je rumine tout ça, je marine plutôt. Mes filles ont accepté de venir avec moi, mais ça les emmerde un peu.  Juste un dodo, je leur ai dit. Le temps de faire le tour de la maison, de recouvrir les meubles, comme dans les anciens films, de draps blancs. À la différence près que nous n’aurons pas une armée de serviteurs qui nous diront Au revoir, Madame!, les larmes aux yeux, comme dans les anciens films. Notre chalet est bâti sur pilotis de cèdre, et il tombe pratiquement en ruines. Pas de place pour des serviteurs.

Il pleut, il fait gris, noir et blanc. Stop feeling sorry for yourself, m’aurait dit ma mère, d’origine franco-ontarienne. Je cherche une bonne toune à la radio.  Un réflexe, celui de regarder par le rétroviseur, me fait remarquer quelque chose, une lumière dans toute cette grisaille. Mais qu’est-ce qui arrive en trombe comme ça, derrière nous? C’est rouge, c’est orange, ça arrive à vive allure. On dirait une ambulance. Non, trop haut sur pattes… Et puis, telle une étoile filante, le bolide nous dépasse. Ces lettres, presqu’indécentes, en bleu : « TRANSPORT D’ORGANES ». Un silence dans la voiture. Un silence dans nos cœurs, un froid.

Nous ne parlons pas, nous n’en avons pas besoin. Nous entendons la même chose :

Un cri, celui de la douleur des proches de quelqu’un qui vient de quitter ce monde, probablement de manière inattendue. Abrupte, avec tous les sons gutturaux de ce mot : A bbbrrrupppttte.

Un autre cri, un cri d’amour et d’espoir, celui-là. Finie l’attente… On a un donneur compatible, leur a-t-on dit au téléphone. Depuis des mois, peut-être des années, c’était insupportable. On savait qu’il y avait une solution à ce terrible problème médical. Encore fallait-il un donneur, un donneur compatible. Et les chances sont minces, les dangers de rejet énormes. Mais cet après-midi, tous les espoirs sont permis. Une explosion de joie s’ensuit.

Et dans notre fourgonnette, nous sommes toutes trois, mes filles et moi, coincées entre cette immense tristesse et cet espoir incommensurable. Entre la vie et la mort. Comme on voit parfois à la télé, on a l’impression de voir deux fenêtres sur un grand écran : le scénario de la douleur de ceux qui viennent de perdre un proche, et celui du bonheur de ceux  chez qui l’espoir vient de renaître, celui d’envisager un avenir pour un de leurs proches qui était condamné et qui peut-être, comme dans la publicité, ne rêvait pas de vivre vieux, mais rêvait de vivre tout simplement.

L’autoroute est redevenue noire et blanche, le ciel est toujours gris. Il drache. L’étoile filante est passée, laissant une traînée de poudre brillante derrière elle. Maintenant nous pensons à ceux qui viennent de perdre un être cher, au courage dont ils ont dû faire preuve pour signer les documents permettant le prélèvement des organes de leur amour, parent, enfant peut-être. Cette mort ne sera pas vaine, se disent-ils, peut-être. Nous imaginons que l’espoir naît doucement dans leurs cœurs, l’espoir de transmettre la vie. Nous ressentons un immense respect pour eux, une vive sympathie pour leur tristesse.


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Je regarde mes deux magnifiques filles, je savoure ce moment passé en leur compagnie. Je goûte à chaque moment de cette transition qui, il y a quelques heures, me semblait devoir être si douloureuse, et pourtant qui est si anodine : fermer mon chalet pour la dernière fois.  Certes, je ferme en même temps toute une période de ma vie, mais je regarde en avant, à la recherche d’autres étoiles filantes.

Quelques mois après que j’écrive ce texte, en octobre 2006, j’ai reçu le diagnostic d’un cancer. Un bon cancer, le meilleur m’a-t-on dit : celui de la thyroïde. Tout  s’est bien passé. J'ai même traversé deux récidives depuis ce temps-là. Tout s'est bien passé.

Mais je me souviens que ce dimanche soir-là, le 24 avril 2009, au moment où j'attendais ma seconde opération, quand j’ai vu le Dr Pierre Marsolais à l’émission Tout le monde en parle, accompagné de Sylvain Bédard, greffé du cœur, ça m'a drôlement aidée. Je me suis dit : Là, Renée, c’est sûr que ça va bien aller. Ce père de cinq enfants a dit à sa femme de ne jamais lui laisser oublier la chance qu’il a de goûter à la vie, aujourd’hui. Je me suis dit que je dirais la même chose à mes trois enfants.

Pour lui, pour moi, pour mon amie qui n’a plus qu’un sein mais qui est rayonnante, et pour tous et toutes les autres, pour vous aussi peut-être un jour, la médecine moderne fait des miracles.

Dois-je ajouter que j’ai signé ma carte-soleil pour le don de mes organes ?



Ce texte a été publié dans le Journal La Presse, le 19 mai 2009, dans la page FORUM

lundi 5 décembre 2011

Tout ça parce que la musique me faisait rêver


 

Je rêvais, petite, que j’étais une princesse russe. Je m’imaginais avec de longs cheveux tressés ornés d’une couronne de fleurs, habillée d’un magnifique costume traditionnel (incluant évidemment les bottes cosaques rouges) et habitant dans une jolie datcha surmontée d’un dôme multicolore, comme sur les églises russes. Je trouvais que ma vie, au sommet du Mont-Hilaire, manquait d’exotisme.


C’est la faute de mon père : il me faisait souvent écouter un disque (en vinyle évidemment!) de balalaïkas russes (j’ai compris plus tard qu’ils étaient ukrainiens). De là est partie ma fascination pour tout ce qui est slave. D’ailleurs, cette musique eut tôt fait de me convaincre que j’avais une âme russe ou slave ou polonaise ou hongroise ou ukrainienne ou en tout cas à la fois européenne et orientale… Non, mes rêves ne trouvaient définitivement pas leurs sources à Saint-Félicien au Lac St-Jean et à Sturgeon Falls, dans le Nord de l’Ontario, d’où mes parents étaient originaires. Beaucoup trop banal, à mon avis.


 
Adolescente, je lisais Tolstoï, Dostoïevski et Troyat. J’ai eu la chance de me rendre en URSS, à Moscou et à Leningrad (St-Pétersbourg), en plein cœur de la Guerre froide. Les tensions et les confrontations idéologiques entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest étaient telles que mes amis et moi avions presque peur de nous faire emprisonner (vous l’avez compris, j’ai l’imagination fertile). Je me souviens de l’atmosphère lourde qui régnait partout et de la couleur grise des immeubles. J’ai traversé à la course au moins la moitié des mille (oui, 1000!) salles mal éclairées du Musée de l’Ermitage, admirant à la sauvette des trésors que peu de visiteurs avaient alors eu la chance de voir, à l’exception des gens du bloc de l’Est, il va sans dire.

Quelques années plus, toujours fascinée par la « chose » slave (ou russe ou … etc.),   je me décidais à prendre des cours de russe à l’Université. Puis, « la vie la vie » m’a rattrapée et j’ai mis mon intérêt en veilleuse.

Jusqu’au printemps dernier. J’ai gagné deux billets d’avion en participant à la tombola d’une école secondaire… J’aurais pu me rendre dans les Îles grecques (que je ne connais pas encore) ou à Paris. Ou n’importe où ailleurs. Non, c’était le moment. Enfin, je me rendrais en Europe de l’Est. Celui qui m’accompagnait est féru d’histoire et m’a servi de guide (et parfois d’interprète, car ses origines sont teintées en partie de vodka, de bigos et de Sibérie).

Si le mur de Berlin n’existe plus, il reste qu’en se rendant en Europe de l’Est, on a tout de même le sentiment de traverser quelque chose. Traverser le temps, peut-être? Ou tout simplement traverser nos livres d’histoire. Le plus « à l’Est » que se rend Air Transat, c’est Vienne. Il nous a donc fallu nous rendre à Londres, puis prendre LOT Airlines, jusqu’à Varsovie.

Quinze jours plus tard, je revenais à Montréal, éblouie et saturée d’histoire et d’histoires… L’Europe de l’Est, c’est un monde à la croisée des chemins. Envahie par le nord, l’est, l’ouest, le sud, elle s’est faite, s’est défaite et s’est refaite plus d’une fois. Les Jagellon, les Habsbourg, les Turcs… Alouette! Varsovie, Cracovie, Budapest et Prague m’ont séduite, pour mille raisons. J’ai vite repris mon train-train nord-américain, mais je suis régulièrement assaillie par des images, des réflexions, des souvenirs.

Autrefois, quand on se rendait en Europe, on disait qu’on se rendait « dans les vieux pays ». Aujourd’hui, je dirais plutôt que je reviens « d’un Nouveau Monde », un monde qui est en train de se redéfinir, vingt après s’être libéré du joug soviétique. Mais un monde qui n’a jamais oublié ses racines. 

Je vous livrerai mes impressions sur ce blogue, une ville à la fois, le temps de quelques billets.


lundi 3 octobre 2011

Mais que s'est-il passé ?!?


J’ai d’abord pensé au titre «  La cinquantaine : autant en rire ». Puis, ça m’est venu tout d’un coup, un jour, au volant de ma voiture, en attente à un feu rouge. « Mais que s’est-il passé? », me suis-je écriée, pour que je me sente ainsi perdue dans un monde qui file à toute allure.  Pour que je ne sois plus sûre d’y trouver ma place. Pourtant, il me semble que j’ai fait tout ce qu’il fallait faire : les écoles, l’université, les folies, les voyages, le mariage, les enfants, les remises en question, Montignac, le jogging, la marche nordique, le yoga, les antioxydants, le bénévolat…  Et puis BOUM. Un soir de grand découragement, à la caisse du Renaud-Bray de l’avenue du Parc, cette question m’est revenue : Veux-tu bien me dire ce qui s’est passé?

Les « self-help books »

 J’étais en train de faire provision de quelques livres que je déposais subrepticement dans mon panier, la page couverture à l’envers. Bien sûr, je feuilletais aussi les nouveautés, les romans policiers et les magazines d’actualité. Mais l’essentiel de ma quête se faisait au rayon du « mieux-être ». Préservant les apparences, j’avais tout de même choisi le dernier roman de notre chère Marie Laberge, un grand livre qui fort heureusement cachait les autres livres qui étaient dissimulés en-dessous. Mais que s’était-il passé, pour que je me retrouve ainsi en quête de tant de mieux-être. Tout au long de ma promenade dans le magasin, je croisais de temps à autre le regard d’un homme d’environ mon âge. Mmmmm pas mal, me disais-je. Il semblait être du même avis. Après m’être assurée qu’il était trop loin pour se trouver en même temps que moi à la caisse, j’ai vite déposé mon butin sur le comptoir. Et c’est là que j’ai été prise d’un fou rire en imaginant la situation où il se serait avancé vers moi pour m’adresser la parole. Il aurait alors vu les livres que j’achetais : Croyez-en vous, le Safari de la vie, the Book of Awesome, C’est beau la vie... Et il aurait vite pris la poudre d’escampette. Ou alors nous serions tous deux morts de rire parce que, entre gens de 50 ans et plus, nous avons cette grande qualité de pouvoir rire de nous-mêmes.   

La perte d’un statut

Plus tôt dans la journée, j’avais appris de manière fortuite que j’étais déchue de mon titre impérial à une banque de la rue Bernard. Suite à un « ménage » - ce sont les mots du gérant – on a jugé unilatéralement que je devenais une cliente « bulk » (« vrac », en français) car je n’avais plus besoin du service impérial exclusif réservé aux clients importants. Et cela malgré les 20 000 $ d’intérêt hypothécaire que je verse chaque année à cette banque depuis six ans. La conversation avec le gérant s’est révélée caduque, se soldant par un « je ne peux rien faire, ce sont les règles de LA banque ». Même si je crânais en parlant avec le gérant, je venais de ressentir un choc. La cliente « vrac » menaçait de se transformer en « bien endommagé ». Je suis rentrée chez moi, penaude, découragée… et déchue.

40 ans versus 50 ans

On parle beaucoup de la crise de quarantaine, pas de celle de la cinquantaine. Erreur du « pitcheur », selon moi. À 40 ans, on a presque encore 30 ans et pas encore vraiment « visible ». À 50 ans, on commence  à l’être plus. Nombreux sont ceux et celles qui sont encore en forme, et qui « ne font pas » leurs 50 ans. Le temps viendra, bien sûr, car on ne peut ignorer notre condition humaine. Et puis, on a l’âge de nos artères, nous enseigne-t-on. Il nous appartient en grande partie de nous tenir en forme et en santé. Somme toute, de façon générale, la cinquantaine se passe bien, surtout en situation de stabilité professionnelle, financière et personnelle. Les plus chanceux se retrouvent dans une situation où leur âge, plutôt que de leur nuire, leur procure un certain statut, celui de mentor, de sage, ou encore de PDG.

Une concurrence de taille

C’est bien beau tout ça, mais ce n’est pas toujours le cas pour nombre de cinquantenaires qui, comme moi, ressentent un réel choc. 53 ans, 3 enfants, un mariage plutôt réussi (bien que terminé), deux diplômes universitaires, un parcours intéressant, un certain talent pour l’écriture, des compétences professionnelles reconnues, une association professionnelle (le Barreau), le tour du monde (ou presque), des contacts un peu partout… mais une trouille incommensurable devant l’avenir, surtout que, comme pigiste, je dois reprendre mon élan professionnel en me lançant dans une campagne de sollicitation de clients. Après une « pause-santé » (un cancer de la thyroïde nécessitant plusieurs chirurgies), me revoici sur le marché du travail. Mes concurrents ont entre 30 et 45 ans. Ils ont des diplômes, déjà de l’expérience, même des enfants, des ados! Je ne peux même plus dire de ceux-ci qu’ils manquent de maturité ou d’expérience! Aïe. Comment me mesurer à eux?

Auto-sabotage?

Le problème ne vient pas des autres, me dit-on. Il vient de moi. Paraîtrait que je me sabote moi-même. Voilà donc où les « Croyez-en vous », « le Safari de la vie », « the Book of Awesome », « C’est beau la vie » de ce monde viennent me donner un coup de main. On peut bien rire de moi, je m’en fous éperdument. Ces « self-help books » m’ont été d’un précieux soutien pour traverser un divorce, la maladie, l’adolescence de trois enfants, des déceptions amoureuses, l’incertitude économique. Quand ça ne va pas, j’en consomme à la tonne. Quand ça va bien, je ne sais qu’en faire et je les rapporte à la bibliothèque, me passant souvent la réflexion « j’en reviens pas d’avoir lu tout ça »!

C’est le chemin qui compte!

Ces bouquins ne m’ont pas permis de ne plus me sentir perdue dans un monde où ma génération n’est plus (ou presque) en ligne de front. Mais ils m’ont permis de constater que je suis loin d’être la seule à me sentir comme ça, et que les outils du mieux-être ne sont pas universels. Il nous appartient à chacun  de chercher et de continuer à chercher jusqu’à ce que l’on trouve la solution. Autant dire que l’on cherchera toute notre vie, car LA solution n’existe pas. Le chemin pour la trouver, par contre, nous apporte toutes sortes de belles surprises, si bien qu’on en oublie presque qu’on est en train de chercher! Pour ma part, en tous cas, le « choc » de la cinquantaine est passé. J’ai cessé de regarder en arrière, je regarde devant. L’auto-sabotage, c’est terminé. Je suis quelques formations pour me mettre à jour, j’y rencontre des plus jeunes, parfois même des beaucoup plus jeunes, et j’ai le plaisir de constater qu’ils ne me regardent pas comme si j’étais une extra-terrestre ni une curiosité. J’espère que certains d’entre eux rentreront chez eux et diront à leurs parents : « Maman, tu devrais retourner à l’université, y’a une fille dans nos cours qui semble avoir ton âge, et elle adore ça! ».