Un samedi pluvieux et
gris. Il me fallait pourtant aller fermer le chalet pour l’hiver. Pour moi, c’était
la dernière fois. Nous avions convenu, mon ex-mari et moi, qu’il allait garder
le chalet. Je m’étais convaincue en me disant que je préfère choisir les voyages
plutôt que le lac Memphrémagog. Pourtant, au volant dans la grisaille, je sens presque
ce vent d’été me réchauffer ou me rafraîchir, sur la galerie grillagée. Je vois
les voiliers qui donnent au lac un aspect presque balnéaire. Pas facile, pas
drôle… Je rumine tout ça, je marine plutôt. Mes filles ont accepté de venir
avec moi, mais ça les emmerde un peu.
Juste un dodo, je leur ai dit. Le temps de faire le tour de la maison,
de recouvrir les meubles, comme dans les anciens films, de draps blancs. À la
différence près que nous n’aurons pas une armée de serviteurs qui nous diront Au revoir, Madame!, les larmes aux yeux,
comme dans les anciens films. Notre chalet est bâti sur pilotis de cèdre, et il
tombe pratiquement en ruines. Pas de place pour des serviteurs.
Il pleut, il fait gris, noir et blanc. Stop feeling sorry for yourself, m’aurait dit ma mère, d’origine franco-ontarienne.
Je cherche une bonne toune à la radio. Un réflexe, celui de regarder par le
rétroviseur, me fait remarquer quelque chose, une lumière dans toute cette
grisaille. Mais qu’est-ce qui arrive en trombe comme ça, derrière nous? C’est
rouge, c’est orange, ça arrive à vive allure. On dirait une ambulance. Non,
trop haut sur pattes… Et puis, telle une étoile filante, le bolide nous
dépasse. Ces lettres, presqu’indécentes, en bleu : « TRANSPORT D’ORGANES ».
Un silence dans la voiture. Un silence dans nos cœurs, un froid.
Nous ne parlons pas, nous n’en avons pas besoin. Nous
entendons la même chose :
Un cri, celui de la douleur des proches de quelqu’un qui
vient de quitter ce monde, probablement de manière inattendue. Abrupte, avec
tous les sons gutturaux de ce mot : A
bbbrrrupppttte.
Un autre cri, un cri d’amour et d’espoir, celui-là. Finie
l’attente… On a un
donneur compatible, leur a-t-on dit au téléphone. Depuis des mois,
peut-être des années, c’était insupportable. On savait qu’il y avait une
solution à ce terrible problème médical. Encore fallait-il un donneur, un
donneur compatible. Et les chances sont minces, les dangers de rejet énormes.
Mais cet après-midi, tous les espoirs sont permis. Une explosion de joie
s’ensuit.
Et dans notre fourgonnette, nous sommes toutes trois, mes
filles et moi, coincées entre cette immense tristesse et cet espoir
incommensurable. Entre la vie et la mort. Comme on voit parfois à la télé, on a
l’impression de voir deux fenêtres sur un grand écran : le scénario de la
douleur de ceux qui viennent de perdre un proche, et celui du bonheur de
ceux chez qui l’espoir vient de
renaître, celui d’envisager un avenir pour un de leurs proches qui était
condamné et qui peut-être, comme dans la publicité, ne rêvait pas de vivre
vieux, mais rêvait de vivre tout
simplement.
L’autoroute est redevenue noire et blanche, le ciel est
toujours gris. Il drache. L’étoile filante est passée, laissant une traînée de
poudre brillante derrière elle. Maintenant nous pensons à ceux qui viennent de perdre
un être cher, au courage dont ils ont dû faire preuve pour signer les documents
permettant le prélèvement des organes de leur amour, parent, enfant peut-être.
Cette mort ne sera pas vaine, se disent-ils, peut-être. Nous imaginons que
l’espoir naît doucement dans leurs cœurs, l’espoir de transmettre la vie. Nous
ressentons un immense respect pour eux, une vive sympathie pour leur tristesse.
**********
Je regarde mes deux magnifiques filles, je savoure ce moment
passé en leur compagnie. Je goûte à chaque moment de cette transition qui, il y
a quelques heures, me semblait devoir être si douloureuse, et pourtant qui est
si anodine : fermer mon chalet pour la dernière fois. Certes, je ferme en même temps toute une
période de ma vie, mais je regarde en avant, à la recherche d’autres étoiles
filantes.
Quelques mois après que j’écrive ce texte, en octobre 2006, j’ai
reçu le diagnostic d’un cancer. Un bon cancer, le meilleur m’a-t-on dit :
celui de la thyroïde. Tout s’est bien
passé. J'ai même traversé deux récidives depuis ce temps-là. Tout s'est bien passé.
Mais je me souviens que ce dimanche soir-là, le 24 avril 2009, au moment où j'attendais ma seconde opération, quand j’ai vu le Dr Pierre Marsolais à l’émission Tout le monde en parle, accompagné de Sylvain Bédard, greffé du cœur, ça m'a drôlement aidée. Je me suis dit : Là, Renée, c’est sûr que ça va bien aller. Ce père de cinq enfants a dit à sa femme de ne jamais lui laisser oublier la chance qu’il a de goûter à la vie, aujourd’hui. Je me suis dit que je dirais la même chose à mes trois enfants.
Mais je me souviens que ce dimanche soir-là, le 24 avril 2009, au moment où j'attendais ma seconde opération, quand j’ai vu le Dr Pierre Marsolais à l’émission Tout le monde en parle, accompagné de Sylvain Bédard, greffé du cœur, ça m'a drôlement aidée. Je me suis dit : Là, Renée, c’est sûr que ça va bien aller. Ce père de cinq enfants a dit à sa femme de ne jamais lui laisser oublier la chance qu’il a de goûter à la vie, aujourd’hui. Je me suis dit que je dirais la même chose à mes trois enfants.
Pour lui, pour moi, pour mon amie qui n’a plus qu’un sein
mais qui est rayonnante, et pour tous et toutes les autres, pour vous aussi
peut-être un jour, la médecine moderne fait des miracles.
Dois-je ajouter que j’ai signé ma carte-soleil pour le don de mes organes ?
Ce texte a été publié dans le Journal La Presse, le 19 mai 2009, dans la page FORUM
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